Jeudi 25 octobre 2007
- Alors, il était bien le match ?
- Ah oui, vraiment ! A un moment, quand ils étaient tous en tas...
- Ah bon, ça s'appelle un tas ?
- Ben, quand ils sont tous par terre, ça forme un tas.
par JACOTTE publié dans : PHILOSOPHIE
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Jeudi 25 octobre 2007
Eléments imposés : un bruit qui revient sans arrêt, un mauvais numéro, un secret de nuit et "ils font les mêmes pour les hommes ?", à faire tenir dans 5 à 6000 signes, entre 19 heures et 7 heures du matin.
C'était la nuit des Insomniaques, de vendredi à samedi dernier, chez Clairon, avec Patoche et Agnès. Il y avait du saucisson, du Corbières, des légumes avec des petits pots de sauce, des biscuits, du chocolat, du café, et nous dans la nuit de Vouise.
C'était bon.
Moi, j'ai écrit ça :


« Identifiant ou mot de passe incorrect. Veuillez ressaisir votre identifiant et/ou votre mot de passe. »
Cécile perdait patience. Trois fois de suite, elle avait tapé son identifiant en épelant les lettres à voix haute, M-O-N-T-A-L-E-G-R-I-A, puis son numéro de sécurité sociale, qui lui servait de mot de passe. Il ne pouvait pas être mauvais. Elle avait pourtant demandé l’envoi par e-mail de ses données de connexion et les avait copiées-collées telles quelles dans les champs. Elle avait même redémarré l’ordinateur. Peine perdue. Impossible de se connecter.
Elle repoussa rageusement la tablette du clavier et chercha ses cigarettes. Elle en alluma une et descendit la fumer dehors, sur le banc devant la maison. Elle avait gardé cette habitude après le départ de Benoît, qui ne supportait pas l’odeur de tabac froid. La nuit était tombée, mais il faisait bon en ce début d’octobre. Elle pensait à Born2ride, qui devait l’attendre devant son écran. Un homme patient. En deux mois de correspondance quasi quotidienne, il lui avait posé beaucoup de questions sur son travail, ses loisirs, ses goûts vestimentaires et culinaires, sur ce qu’elle attendait d’un homme. Ils avaient eu quelques conversations assez érotiques, qui rendaient Cécile impatiente de la première rencontre. Mais Born2ride ne l’avait pas encore proposée. Elle préférait lui en laisser l’initiative.
Elle entendit la moto,  comme tous les soirs vers vingt et une heures. Cécile pensa que sa voisine avait plus de chance qu’elle. Pas de problèmes de connexion avec son motard, en tout cas. La moto ralentit avant le virage du bout de la rue, puis accéléra à fond pour piler devant la maison mitoyenne et s’engager dans l’allée. Cécile croisa le regard du pilote, seul élément humain de cet être de cuir et de chromes. Puis la moto disparut sous le porche et le moteur se tut. Cécile réalisa qu’elle entendait toujours la moto arriver, mais jamais repartir. L’amoureux devait travailler loin et partir très tôt. Ou rentrer dormir chez lui. Des pas sur les pavés, un bruit de bottes qui se rapprochait au lieu de s’éloigner. Le motard était là, devant elle, son casque sous le bras, le bandana rouge encore sur le menton. Mais c’était une motarde.
-    Bonsoir, dit-elle.
-    Bonsoir, répondit Cécile un peu brusquement.
-    Je m’appelle Frankie. Je vous offre un café ?
-    Euh, je sais pas…
-    On est voisines et on ne se voit jamais, c’est dommage, non ? Allez, café, pas d’histoires.
Frankie avait jeté son blouson sur un vieux canapé défoncé. Pendant qu’elle préparait le café, en bottes et pantalon de cuir, Cécile s’était assise devant la grande table encombrée de vaisselle sale, de journaux et d’ordinateurs. Il y en avait au moins trois, reliés par des paquets de fils à d’autres appareils dont Cécile ignorait le nom.
Frankie apporta deux tasses dépareillées, le pot de café et un cendrier. Elle remplit les tasses en silence et s’assit à califourchon sur une chaise à l’envers. Son épaule gauche était tatouée d’une louve aux crocs agressifs. Elle alluma une Lucky Strike et tendit le paquet à Cécile.
-    Vous avez dîné ?
-    Oui, mentit Cécile.
Tellement énervée par ses soucis de connexion, elle avait fini un reste de pizza tout sec et commencé un yaourt qu’elle ne se souvenait pas avoir fini.
-    Pizza-yaourt ?
Cécile rougit.
-    Oui, pizza-yaourt. Et vous ?
-    Je ne dîne jamais.
-    Tiens…
-    Ça vous rappelle quelqu’un ?
-    Oui.
-    Un ami ?
-    En quelque sorte, oui.
Born2ride était-il un ami ? Sans doute.
-    Je suis indiscrète ?
Cécile sourit, baissa les yeux. Elle aimait bien la voix de sa voisine, rauque, traînante. Elle aimait aussi ses questions directes et la chaleur dont elle les enveloppait.
-    Oui. Mais ça ne me gêne pas.
-    Vous aimez les questions directes.
-    Oui. J’aime bien votre café, aussi. Brésil ?
-    Monte Alegre.
Cécile se sentit pâlir. Frankie la regardait droit dans les yeux.
-    C’est mon café préféré.
-    Oui. Je sais.
-    Comment… vous savez ? Mais… vous n’avez qu’un moyen de le savoir…
Cécile balayait la pièce des yeux. Tous ces ordinateurs, ces fils, ces modems, ces témoins lumineux…
-    Je suis informaticienne. Je travaille chez SLX à Vienne.
-    Et vous…
-    Je peux accéder à n’importe quel ordinateur personnel. Le vôtre est très mal protégé. En une nuit j’ai trouvé vos codes de connexion à rendez-vous.com. Le reste, c’est vous qui me l’avez dit.
Cécile se sentait mal. Elle se leva, se dirigea vers la porte, sortit dans la nuit. Frankie n’avait pas bougé. Cécile expira profondément, ce qui n’empêcha pas les larmes de lui monter aux yeux. Elle fit mécaniquement les vingt mètres qui la séparaient de sa porte d’entrée, monta au premier. Elle s’arrêta au seuil de sa chambre. Sur son écran, le rectangle familier orange et vert clignotait. « Vous avez un nouveau message. »
Frankie pouvait donc aussi activer la connexion depuis ses propres machines. Cécile s’assit devant la machine, cliqua sur le rectangle, puis sur l’avatar de Born2ride.
« Hi, Monta. Bonne soirée ? »
Cécile tapa : « Je ne sais pas. »
Quelques minutes s’écoulèrent avant que la réponse ne s’affiche :
« Une surprise ? »
« Pour le moins »
« Bonne ? »
« Peut-être »
Nouveau silence à l’écran, puis :
« Monta, j’aimerais bien vous rencontrer, maintenant. Vraiment. »
Cette fois, c’est Cécile qui prit son temps pour répondre :
« Tout à l’heure, chez ma voisine, j’ai vu une louve tatouée. Vous croyez qu’ils font les mêmes pour les hommes ? »
« C’était probablement un loupanthère. C’est un animal mythique. Virtuel. Hermaphrodite. »
« Mâle et femelle à la fois ? »
« Mâle ou femelle, c’est une question de regard. »
« D’accord. Demain, c’est moi qui offre le café. »


par JACOTTE publié dans : HISTOIRES
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Jeudi 18 octobre 2007

Rien ne me ravit plus qu’un mot rare perdu dans une phrase banale, lâché par un orateur désinvolte, inconscient du prix du cadeau.
Je fus récemment gratifiée d’un « nyctalope » impérial, entre gigot et fromage. Je le savourais encore sur un chemin de feuilles mortes, hérissé de châtaignes, lorsque son auteur poussa l’élégance jusqu’à nommer doctement, pour une assistance enfantine médusée, la « cupule » coiffant le gland tombé à terre.
Cupule et nyctalope, c’était presque trop pour un dimanche.
Que dire alors du « molaquer* » inventé par une collègue en grande forme, pour les seuls besoins d’une potache et phonétique récréation ?
Qu’il y a privilège à vous connaître, rien que pour ces mots-là.
Merci Marie, merci Philippe.

 

* « Terre ! molaque-t-il (en apercevant une côte après trente jours de navigation à la dérive). »

 

P.S. Désolée pour la première version un peu bousculée de la citation, rectifiée maintenant. Un peu de respect pour les grands textes ne nuit pas.

par JACOTTE publié dans : NEZ AU VENT
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Mardi 16 octobre 2007
Elle a commencé par la plante de mes pieds, durcie par l’été et décontenancée par cette douceur inaccoutumée. Solidaires, mes mollets et mes cuisses en ont oublié de se concentrer sur leurs propres sensations.
Elle s’est ensuite occupée de mon dos, de mes épaules, de mes bras. Elle m’a demandé de me retourner, j’ai obéi avec une lourdeur paresseuse. Et elle a recommencé, depuis les pieds.
Elle avait vingt-cinq ans à tout casser, une voix et des gestes très doux et une compréhension infinie pour les excès et les résignations de mon corps de quarante-trois. Sous ses doigts, j’en ai eu quatre-vingt, ou quatorze.
Et lorsqu'elle a pris mes doigts un par un, les étirant et les pinçant doucement
, j’ai eu six mois.
Le moyen de se lever, de reprendre sa serviette, de remonter l’escalier pour se rhabiller et rentrer chez soi, quand on a six mois, plus une seule tension dans les muscles et de l’huile à la rose sur tout le corps ?
Elle a dû appeler les pompiers.

par JACOTTE publié dans : NEZ AU VENT
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Lundi 15 octobre 2007
Le soleil a déchiré la brume à Saint Blaise à 8 heures 43 précises.
J'y étais.
J'ai retiré les petits bouts de brume qui pendouillaient à son menton et je lui ai fait un bisou sur la bouche.
par JACOTTE publié dans : NEZ AU VENT
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Dimanche 26 août 2007

Vous y pensez depuis des mois. Votre auteur fétiche, dans une édition prestigieuse.
Vous n’en avez pas les moyens. Pas encore. Et puis, un jour, si. C’est aujourd’hui qu’il vous le faut.
Vous visitez vos librairies favorites, par ordre décroissant. Qui ne l’ont pas. Vous pourriez le commander, mais c’est aujourd’hui qu’il vous le faut.
Peu importe le flacon, vous vous rabattez sur l’un des temples de la consommation culturelle. Qui l’a. Vous l’avez en mains. L’ivresse vous gagne. Comme un(e) somnambule, vous remontez les allées du temple, contemplant votre trésor. Repu(e) de satisfaction, vous le calez sous votre bras et vous relevez la tête, humant déjà dans l’air le parfum de la cigarette que vous allez allumer pour fêter l’événement.
Voilà, vous êtes dehors. Votre trésor sous le bras. Vous ne l’avez pas payé. Les gardiens du temple n’ont pas sonné.
Vous faites quoi ?

par JACOTTE publié dans : EXERCICES
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Vendredi 1 juin 2007
Tout y est. Le personnage principal, l’élément perturbateur, l’assurance de l’auteur qui sait où il va, le narrateur docile. Jusqu’aux noms qui sonnent trop vrai pour avoir été inventés.
Et cette voix. Une voix banale, masculine sans excès, un peu voilée. Qui prend son temps pour lire des phrases achevées, dont elle a peut-être égrené des fragments dans le bureau où s’élaborait le livre.
Ma première rencontre avec Péju est marquée par un interminable écho, celui que produisent une histoire, des mots incontestables et la voix qui les lit.
par JACOTTE publié dans : BOUQUINS
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Jeudi 24 mai 2007
Deux hommes veulent partir. Ils mettent deux heures à se trouver au même moment au même endroit, cassent leur parapluie, oublient leur sac, perdent leur vélo, retournent chez une copine qui répare les parapluies et commentent abondamment toutes ces péripéties.
Quand ils parviennent à partir, c’est pour un sinistre voyage. Métaphore de notre triste condition, de nos vaines gesticulations, de la convergence de tous nos efforts vers l’épuisement et le néant.
Et puis soudain, au détour d’une page, cette phrase : « Ce qui donne, don précieux entre tous, de la vraisemblance à cette façon de voir, c’est qu’à peu de temps de là ... »
Qui d’entre vous avait remarqué la présence du verbe donner dans cette expression tristement mathématique ?
Heureusement, le vieux Beckett veille…

par JACOTTE publié dans : BOUQUINS
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Mercredi 25 avril 2007
- Maman, c'est quoi, être de droite ?
- C'est vouloir que les riches restent riches et que les pauvres restent pauvres.
- Et être de gauche ?
- C'est vouloir que les riches soient un peu moins riches et les pauvres un peu moins pauvres.
- Génial ! Si Sarko est élu, ça veut dire qu'il y a plus de riches que de pauvres !
par JACOTTE publié dans : PHILOSOPHIE
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Mardi 24 avril 2007
Je longe un champ. Au bord du champ, sur le chemin, un tracteur arrêté. A côté du tracteur, un homme penché sur une tâche indéterminée. Je n'ai que le temps d'entendre le son d'une tronçonneuse en pleine puberté. Ou d'un veau prenant conscience, sans préparation, de la cruauté de la vie.
Réflexion faite - dans le rétroviseur - c'était un âne, dont les oreilles pointent dans des directions opposées, signe d'un immense désarroi.
L'homme devait lui lire le programme de Sarko.
par JACOTTE publié dans : NEZ AU VENT
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