J’ai la trouille dans les virages. Surtout les extérieurs.
Mon casque sent le moisi.
J’ai mal au cul.
Je sens plus ma jambe gauche.
Sûr que j’ai une lésion irréversible au nerf sciatique.
Mais cette impression d’être de l’expédition Apollo à chaque fois que je remets ce casque qui sent le moisi…
Linda Ronstadt est allemande.
Une seule femme a chanté Lucille.
Une vraie Cobra vaut 800 millions.
C’est fou ce qu’on peut parfaire sa culture générale en portant ses vieilles cassettes audio à la déchetterie.
Y avait même pas un bon vieux rock n’roll dedans.
La honte.
La quatrième de couverture nous explique que « Thomas Lélu joue avec les ficelles du roman pour rire de l’absurdité du monde et emporter le lecteur par sa drôlerie irrésistible. »
Je ne sais pas avec quoi il joue mais j’aimerais bien écrire n’importe quoi sur cent cinquante pages sans lasser personne. Je vous recommande tout particulièrement la page 124 :
« Nous nous retrouvons dans un studio avec un fond bleu et des projecteurs partout. Arno installe une caméra DV et place notre acteur principal qui s’appelle Boris sous les spots. L’interview peut alors commencer.
- Prénom ?
- Boris.
- Russe ?
- Non, Chinois.
- Boris, c’est pas chinois.
- Si, je suis né à Pékin.
- Tu sors avec Demis Roussos ?
- Oui, de temps en temps.
- Aimes-tu faire la fête ?
- Oui, j’aime faire la fête.
- Ne sois pas insolent, Boris. Peux-tu nous parler de la Grèce et de ses coutumes, tu seras gentil.
- Et bien, Demis a mangé le cul d’une chèvre en 52 à Auchan puis, après avoir posé pour Playboy, il s’est rendu compte que la racine carrée d’un sac à main était inférieure à la diagonale d’une nouille. Il en a conclu qu’il devait ouvrir une boutique de souvenirs pour aveugles. »
Il paraît qu'il a aussi écrit un Manuel de la photo ratée. Je me le garde pour le mois prochain.
Le 4x4 marque une hésitation mais s’engage sur ma droite. Je ralentis, incrédule. Il ne va quand même pas… Si. Il a. Je klaxonne. Il pile. Moi aussi, obligée. Il n’ouvre pas sa portière tout de suite. Il ne sait plus où il a mis sa batte, peut-être. Il se décide, pose un pied par terre et me fait face, le majeur provocant. Je lis sur ses lèvres « priorité à droite ». Je suis sûre de moi, j’ai vu les pointillés en me poussant sur son passage forcé. Je réponds « cédez le passage » en articulant bien et en tentant de maîtriser la colère qui monte, depuis ce doigt pointé. Il répète « priorité à droite », je répète « cédez le passage ». Et il repart. Je regrette de n’être pas sortie moi aussi, pour l’inviter à vérifier avec moi. Tant pis, je le ferai au retour, sans partager ma victoire.
Au retour, les pointillés se révèlent extrémités du passage piétons, séparées du reste par une cassure de la pente.
J’ai savouré mon aplomb dans l’erreur à petites gorgées comme un verre de Loupiac. A la santé des automobilistes priautoritaires.
A mon père qui apprivoise à petits pas l’idée de renoncer à l’alcool pour toujours et s’assombrit à celle de certains mariages :
- Tu sais papa, j’ai essayé les huîtres à la San Pellegrino, aujourd’hui. C’est pas si mal. On sent bien l’huître.
- Mais tu n’es pas une référence ! Pour toi, le vin ou l’eau…
Voilà. Passer huit ans à décortiquer le goût du vin, du Bleu du Vercors, de la brioche, du miel, de la viande bovine de Chartreuse, pour des professionnels prêts à rémunérer mes compétences, et s’entendre dire ça par son propre père.
Je retourne ce bout de phrase dans ma tête depuis deux jours. Je mesure tout ce qu’il contient de méconnaissance, de négation de ce que je suis. De même que pour lui, l’huître ne s’accommode décemment que de muscadet, à la rigueur de « l’Entre-deux-Mers de son gendre », de même sa fille ne fera jamais la différence entre le vin et l’eau parce qu’il en a décidé ainsi. Qu’elle soit ingénieur spécialisée en analyse sensorielle n’y change rien. Manquerait plus que ça.
Il paraît que quand les parents sont vieux, que les enfants sont grands, ce sont les enfants qui s’occupent des parents.
Ce soir, c’est Laure qui a lu Blanche-Neige (co-men es-tu a-ri-vé à no-tre mé-zon ?), puis chanté une alouette avec des bras et des jambes, pendant que je n’essayais même pas de ne pas m’endormir dans son lit.
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