Oui, c'est long, trois semaines. Surtout quand la vie, l'amour et la mort s'y télescopent avec fracas, rivalisant d'intensité pour vous offrir un feu d'artifice émotionnel.
La pinède, c'était chez Annie. Avec qui j'aimais bien rigoler, manger du confit et boire du Côtes de Saint Mont. Dont j'aimais les théories fumeuses, qui avaient le mérite de proposer une alternative à mon rationalisme vacillant, et qu'elle avait souvent le bon goût de ruiner par une pirouette d'autodérision.
Annie aimait la bonne bouffe, l'amour, les gens et moi. Bien sûr que je fais partie des gens, mais j'ai besoin d'écrire qu'elle m'aimait, moi. Comme je l'aimais, elle. Après le coup de fil de son mari m'annonçant sa mort, après l'arrivée des larmes, c'est cette pensée qui tournait en boucle dans ma tête : je l'aimais beaucoup.
Elle a mangé son dernier foie gras, poêlé aux raisins par son frère, le samedi 7 juillet. Avec sa cousine Amalita, elle a commenté en espagnol de vieux albums de photos, pendant que le petit Diego m'apprenait à agarrar los saltamontes. Puis elle a eu très mal au ventre. Elle croyait avoir abusé du foie gras, c'était son crabe qui reprenait l'avantage.
Elle repose sous le sable de Maillères, sous une tonne de fleurs oranges et mauves et sous les discours vivants et dignes des ses trois enfants et de son mari. Je l'aimais beaucoup.
Dans le train qui me ramenait de la pinède, jeudi dernier, j’ai eu l’honneur de voyager avec Madame Casse-Couilles. Il y en a généralement une par voiture, j'y ai eu droit. Vous l’entendez déjà, j’en suis sûre :
A la dame déjà allongée sur sa couchette « bas » : « S’il vous plaît, Madame, vous voulez bien changer de couchette avec moi ? Là-haut je vais avoir la tête qui tourne… ».
A l’aimable et costaude jeune fille qui lui a déjà hissé ses bagages au-dessus de la porte, aurait volontiers échangé sa couchette si elle n’avait une « milieu » et lui propose (véridique) de lui faire son lit : « Non, merci, je ne vais pas faire mon lit, de toute façon je ne dormirai pas. » Il est quand même 9 heures du soir et elle arrive à Genève dans 12 heures.
A l’aimable jeune fille (la même, elle ne va plus la lâcher) qui revient du cabinet de toilette, alors que tout le monde est couché, lumière éteinte : « Mademoiselle, pouvez-vous me dire où se trouvent les toilettes ? Il faudra probablement que j’y aille et je ne sais pas de quel côté… » Elle n’y va pas tout de suite, ça lui gâcherait une occasion de déranger tout le monde. Pour l’instant elle déballe quand même son oreiller, parce qu’elle craint de faire du bruit en dormant sur le plastique et de nous déranger (sic). Et elle se couche à l’envers, naturellement. La tête à l’opposé du petit filet où on nous a obligemment préparé une bouteille d’eau et des boules quiès. Puis elle déballe sa couverture. Puis elle essaie d’attraper les boules quiès parce que la dame du « milieu » (l’autre) ronfle. Puis elle va aux toilettes. Mais elle n’en revient pas. Dans les toilettes, il y a un alien déguisé en contrôleur qui lui demande son billet et qui lui saute à la gorge pendant qu’elle le cherche dans sa gaine Playtex (elle ne fait confiance à personne). Elle râle comme un phacochère atteint de grippe aviaire, essaie de s’accrocher au porte-savon (tss) et tombe dans les toilettes. L’alien tire la chasse.
Maintenant que j’y pense, elle avait un petit air de Sigourney Weaver, la jeune fille costaude.
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