Lundi 12 juin 2006
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J'ai un rêve. J'écris un portrait de quelqu'un qui existe. Je ne dis pas qui, mais vous trouvez. C'est un rêve, bien sûr. Mais des fois... Je remercie bien sûr celles et ceux qui savent de ne pas abuser de leur avantage.
Il traverse la librairie, tête baissée, les traits tendus, par l’allée étroite ménagée au milieu des chaises. Il s’assied au premier rang, sans se retourner, sur celle que lui a réservée le libraire. Je ne vois que l’arrière de sa tête, ses cheveux raides un peu trop longs, le col relevé de son blouson de cuir et les doigts de sa main gauche, crispés sur sa joue. Trois personnes qu’il ne connaît pas lisent le livre qu’il a écrit pendant des mois. Il ne fait pas un mouvement.
Quand l’une des lectrices applaudies l’en prie d’un geste, il se lève et s’approche du haut tabouret qu’elle lui désigne, toujours sans se retourner, la tête toujours enfoncée dans le col de son blouson. Il s’arrête. Au théâtre on pourrait penser qu’il ménage le suspens. Mais je le crois mort de peur, prenant une grande inspiration avant de sauter. Enfin il se retourne.
Il est beau. Des yeux sombres avec des rides, un sourire feu follet.
Il retire son blouson, le pose maladroitement sur une table derrière lui, pleine de livres. Il jette des regards désordonnés vers nous, son public. Les deux lectrices font leur introduction, le bombardent de questions auxquelles il n’a pas le temps de répondre. Il le fait savoir avec tact, elles l’entendent enfin et tout le monde se détend. Une dame pose une question, qu’il semble préférer aux précédentes. Mais il reste nerveux, passant une main dans ses cheveux et s’arrêtant brusquement, parce qu’il a trouvé comment formuler une réponse juste. Il a de belles mains carrées, aux doigts courts. Des bras de manuel. Sa chemisette n’est pas repassée, le revers des manches est formel. Je l’imagine plutôt couper du bois devant une maison de rondins que taper à deux doigts sur une Olivetti.
Écrire est son métier, imposé un jour par une nécessité secrète. Il écrit le matin, quinze lignes par jour, pour faire exister des personnages nécessaires mais dont il ignore la fonction. Il est fasciné par la beauté et la cruauté dont l’homme est capable. Il ne parle pas des femmes, qu’il affirme pourtant être les personnages principaux de ses histoires. Il a jeté aux orties un roman écrit aux trois quarts, six mois de travail, parce qu’un père et son fils devaient y mourir de barbarie et qu’il n’a pu franchir cette limite. Quand le libraire fait remarquer que Péju l’a fait, il accueille la nouvelle sans un mot, hochant la tête longtemps. Il a souvent ce geste, ponctué de « oui, oui » impatients. Il semble alors être ailleurs, loin, mais où ?
Devant sa table de dédicace, plus tard, je lui assure qu’il s’est bien sorti de l’exercice, pour quelqu’un qui le fuit. Il me répond que les gens étaient gentils, ce soir. Presque incrédule. Comme l’enfant trouvant au matin le cadeau inaccessible, inlassablement contemplé dans une vitrine, et n’osant s’en approcher de peur qu’il ne disparaisse.
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