Il dit :
- Vous savez comment elle s'appelle ?
Il parle d'une jeune femme imaginaire, occidentale attirée par le Moyen-Orient. Je réponds spontanément, sans réfléchir:
- Leïla.
Il suit son idée :
- Elle s'appelle Leïla, parce que ça veut dire "tombée du jour".
Je l'ignorais. Tout le monde trouve ça normal.
Moralité : l'inconscient apprend les langues étrangères à l'insu du conscient. Normal, c'est l'inconscient.
Moralité 2 : après trois heures d'atelier d'écriture avec Maître Renard, personne ne s'étonne des miracles de l'inconscient.
Pendant que vous arrêtez l’aviron, les bateaux s’allongent, le lac se creuse de vagues nouvelles et vos fessiers s’affaissent. Le souvenir de votre retournement au large, l’été dernier, a pris toute la place. Votre bras a raccourci, il n’atteint plus la dame de nage opposée au ponton, qui pour sa part a perdu toute sa bonne volonté à vous retenir.
Mais la glisse du bateau, le clapotis dans votre dos font bientôt naître en vous un sentiment familier. Il est tel que vous vous arrêtez, pelles à plat, visage au soleil, une main dans l’eau fraîche, yeux clos. A vos oreilles complaisantes parviennent encore un très léger clapotis, un gloussement de poule d’eau, un lointain grondement de tondeuse. Et rien d’autre. Si. Une autre tondeuse. Qui se rapproche.
C’est le prof, sur le bateau à moteur. Il trouve que vous ne vous penchez pas assez en arrière, quand vous ramez. Vous objectez que cela vous fait mal au dos. Il vous rappelle alors toute l’utilité de votre ceinture abdominale en pareil cas.
Voilà, arrêter l’aviron, ça sert à faire valider par un professionnel ressemblant au Commandant Cousteau que vous avez une ceinture abdominale. Et aussi à féliciter les chevaliers-paysans de l’an mil de s’être installés au bord du lac de Paladru.
Je dors rarement dans mon lit, la nuit du mardi au mercredi.
Je quitte vers vingt-deux heures, parfois plus tard, une maison découverte quelques heures auparavant, de jour, à l’aide d’un plan plus ou moins précis rédigé par une personne ignorant tout de mon incompétence géographique. Ce qui était à droite à l’aller se trouve alors à gauche, les montées sont devenues des descentes, les portails verts ont perdu toute couleur et les aimables autochtones ne renseignent plus personne. Dès la première erreur je perds le nord et le sud et me mets à errer dans la campagne endormie. A bout de patience et les paupières brûlantes, je finis par m’arrêter au bord d’un champ pour beugler mon impuissance à des vaches indifférentes et pleurer longuement la douceur du foyer inaccessible.
J’attends l’aube. Elle seule me révélera le virage, le clocher bien présents dans ma mémoire diurne. Je sourirai de mon incompréhensible égarement, remettrai le contact et rentrerai chez moi. Je me glisserai dans mon lit, où mon mari marmonnera « t’étais où ? ». Je répondrai que je ne sais pas et cela lui suffira. Il n’est pas jaloux.
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