Le clavecin n’est pas un instrument isotrope.
Entendez par là que le son qu’il produit ne se propage pas de la même façon dans toutes les directions. C’est forte de cet élément capital que j’ai entendu hier soir une claveciniste de mes amies, Isabelle, et trois comparses flûtiste, violoncelliste et hautboïste, dans un hommage à Astor Piazzola.
Je connaissais Isabelle poitevine et grenobloise. Hier soir, elle était argentine. Chevelure sombre et généreuse, châle rouge, visages de douleur et de colère constamment entremêlées, ne laissant que quelques secondes à une tendresse, une joie fugitives, volées par les regards complices de ses partenaires. Flamenca.
Je n’aime rien tant dans la musique que les musiciens. Totalement béotienne, paralysée par la vue d’une portée, intimidée par la moindre clé de sol, prise de maux de ventre aux mots « harmonique » et « tessiture », je suis fascinée par les musiciens, qu’ils naviguent à l’aise dans ce langage hermétique ou jouent d’instinct, quand ils savent tirer d’un objet inanimé des sons, des phrases, des romans, des déclarations d’une humanité profonde, pure.
Je vais donc au concert pour regarder. Bien sûr j’écoute. Mais d’abord je regarde. Comment ils s’arrangent de leur trouille que je devine monstrueuse, comment ils la cachent ou en sont incapables, combien de temps il leur faut pour la tenir, s’en rendre maîtres. Comment ils vivent ensuite cet échange avec nous, entre eux. Comment ils se regardent, se sourient, prolongent ou pas ces petits apartés visuels. J’essaie de comprendre ce qui les provoque, en vain la plupart du temps, incapable de déceler une hésitation, la complexité d’un passage, la liberté d’interprétation qu’ils peuvent s’autoriser. J’observe, jubile et reste naïve. J’imagine la vie des musiciens quand ils auront posé leurs instruments, recueilli nos hommages, souri à nos questions et remarques triviales. Je leur cherche des prénoms, des traits de caractère.
Autant que l’abnégation que semblait lui demander son hautbois, tyran avide de souffle, j’ai admiré la jupe-salade et les paillettes rouges du cache-cœur d’Ombeline, que j’appelais provisoirement Léontine. J’ai parié sur son âge, sa maternité, son énergie au travail et dans sa cuisine, à la simple vue de sa coupe de cheveux, des chaussures et des vêtements qu’elle avait choisis pour jouer et de son rapport à son instrument. J’ai envié la sérénité vite retrouvée du violoncelliste, après la panique dans ses yeux des cinq premières minutes, ainsi que sa dextérité à positionner son instrument, avec exactitude, sur la planchette astucieusement fixée sous un pied de son siège, raccourci à cet effet. Et je m’interroge encore sur ce que cache l’impassibilité sans faille d’Anne, la flûtiste. Discrète, efficace, concentrée, présente à ses partenaires même à l’autre bout de la salle, pour le petit clin d’oreille final.
Comment ? Le concert ? Ah, oui, le concert. Vous ne sauriez imaginer à quel point un clavecin peut swinguer. Si, si, croyez-moi, même si mon crédit musical est au plus bas, j’ai été ébahie par la disposition au tango argentin de cet instrument à l’aura vieillotte. Je ne connaissais pas l’amour d’Isabelle pour Piazzola, pas plus que le talent de conteuse de Vivian l’Argentine, à qui je dois ma première résolution de cette année : recommencer d’urgence à apprendre l’Espagnol, cette langue aux mille déclinaisons, aux milles séductions.
Sur le chemin du retour, j’étais heureuse de rapporter tout ça à la maison, dans mon village où les concerts sont d’un autre genre. A la maison, Paul Personne (mon Piazzola à moi) chantait pour mes deux garçons, plongés sagement dans des BD sur le canapé. Il chantait « Loco loco », je vous jure.
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