Au numéro 20 de la rue de Sault, il y a une porte vitrée, avec une poignée à l’ancienne. Derrière la porte se trouve une salle pleine de chaises et de gens assis sur les chaises, qui me tournent le dos. Il y a même deux jeunes filles debout, appuyées contre la porte, avec des blocs-notes. Et tout au fond de la salle, derrière une grande table, face à tout ce monde, il y a Philippe Claudel, qui lit. J’étais venue pour voir la tête, entendre la voix de celui qui a écrit Meuse l’oubli. La dame au téléphone m’avait conseillé d’arriver un peu en avance. J’ai trente minutes de retard. Si je veux entrer, il faudra que je pousse les deux jeunes filles, que je me faufile dans un coin où elles se gênent déjà à deux. Alors que je pourrais acheter Elle et aller manger une omelette au Sporting. Arrosée d’un verre de Côtes du Rhône. En dressant mon couvert, le garçon lirait à voix haute « 80 coups de coeur mode à prix mini » sur la couverture de mon magazine, que je proposerais de lui mettre de côté si ça l’intéresse. Je finirais mon omelette, baveuse à souhait, juste à temps pour aller voir la belle Vera Farmiga tricoter un pull rouge sur une plage d’Amérique ou de Corée. Et je lirais Le rapport de Brodeck. Plus tard. En imaginant la tête de Claudel en train de l’écrire. Quelqu'un peut-il me le prêter ?
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